Article / absolu - le, 25/09/2015

« Une course à part dans mon cœur et dans ma tête » - Stéphane Marchand

Récit – Ultra-trail | Le Tor des Géants 2015 de Stéphane Marchand

Ultra-trail au format démesuré ou voyage initiatique au gré des reliefs du Val d’Aoste ? Réponse avec ce récit de Stéphane Marchand, encore humide des hectolitres de pluie et de neige qui se sont déversés sur le Tor des Géants 2015.

Tor des Géants
• Tour du Val d’Aoste, en Italie, au départ de Courmayeur
• 330 km et 24 000 m D+
• Course interrompue à deux reprises puis stoppée, en raison de mauvaises conditions météo

Ma course dans ce qu'il y a de plus anecdotique aura commencé début juillet. Plus de deux mois en avance... pas pour de la préparation mentale, pas pour une acclimatation à l'altitude ni pour une acclimatation aux intempéries. Non, mon Tor aura commencé avec un ridicule souci d'orteils bleuis par les deux premières descentes de la Montagn'Hard, deux mois plus tôt. Les quelques randonnées et sorties qui suivent pendant l'été ne semblent pas les affecter, j'en conclus qu'ils se sont plus ou moins bien ressoudés.

Les prévisions étaient justes, la journée commence sous la pluie

Courmayeur, dimanche 13 septembre, 9 h 10

Je me retrouve proche du départ avec Stéphane, Christian, Franck et Dominique. Le ciel est bas, la pluie est de mise depuis la nuit. Mais l'ambiance est tout de même à l'effervescence. Le Tor des géants est une grande fête portée par les Valdotains, plus de 800 inscrits cette année et la foule est venue au départ malgré l'humidité.

Je rentre avec Stéphane et Christian dans le sas du départ. J'aborde ce Tor avec bien des idées en tête. Je ne l'avais pas terminé en 2012, trop lent pour passer le col Malatra avant la fermeture de course ; j'avais été arrêté à Saint Rhemy en Bosses en milieu de nuit, après une course surprenante à bien des égards, mais avec une bonne réserve d'énergie pour 111 heures de course. Ma gestion du sommeil avait été chaotique mais celle du rythme de progression avait été parfaite, avec un socle simple mais efficace : ne jamais doubler en côte, être prudent en descente. Cela m'avait permis de grignoter des places petit à petit et de progresser en vitesse au fil des ravitaillements, puisque je raccrochais à chaque fois des concurrents un peu plus rapides que précédemment... Cela m'avait permis d'arriver à Saint Rhemy sur une base de 120 heures de course et en plutôt bonne forme après 300 kilomètres. Cette année, mon cœur balance entre reprendre cette démarche ou essayer d'aller tout de suite au plus proche de mon potentiel, que j'estime à 105 heures.
Le Tor a de nombreuses particularités et attentions vis-à-vis de ses coureurs. L'une d'elle concerne les dossards : chaque participant en a deux, un pour le ventre, un pour le sac à dos, on voit donc parfaitement à qui l'on a affaire lorsque l'on rattrape quelqu'un. Les heureux élus qui ont terminé la course l'année précédente se voient attribuer un numéro de dossard identique à leur dernier classement. Pour cette édition 2015, les numéros sous les 500 sont donc réservés à des récidivistes puisqu'ils étaient quelques 440 à terminer en 2014. Stéphane, mon mentor pour cette semaine, a le numéro 55, autant dire que mon choix de gestion de course est fait lorsque je m'avance encore un peu avec lui, vers la ligne, à quelques mètres des élites qui arrivent sous l'arche de départ, avec un appel au micro et les encouragements qui font vibrer la ville.

Les préparatifs minutieux d'un numéro 55 et futur… 28

Courmayeur, dimanche 13 septembre, 10 h

En train de discuter avec Stéphane, nous sommes surpris par le décompte : 3, 2, 1 et les fauves sont lâchés. La traversée de la ville se fait à bon rythme, bien sûr trop rapide pour tout le monde, mais finalement pas beaucoup plus vite qu'en 2012, où j'étais parti tout au fond du sas. On profite de la descente en ville pour prendre le plein de motivation, portés par les encouragements des habitants. Pas d'attente à l'attaque du sentier qui marque le début de la montée au col d'Arp, je suis toujours Stéphane et maintenant Gideon (dossard... 30) que nous avons retrouvé à la fin de la route. Le rythme est déjà bien lancé, à 800 m/h pour la première côte d'une course de 330 km, je ne serai pas en retard sur mes premiers temps de passage. Stéphane se détache, je ne le reverrai que le jeudi midi. Gideon est un peu plus prudent, ou moins en forme, j'arrive à le garder à vue pendant une bonne partie de la montée mais j'arrive au col distancé et je ne le reverrai que dans la nuit. La bascule signe l'arrêt de la pluie, comme prévu par les prévisions météo que l'on a pas cessé de regarder jusqu'au moment du départ ; la descente n'est pas technique, juste un peu humide, j'en profite pour me freiner un peu, je marche même quelques longues minutes sur la route, comme en 2012, en me faisant doubler par des dizaines de coureurs hyper motivés.

 

La Thuile, dimanche 13 septembre, 13 h

J'arrive au premier gros ravitaillement avec 40 minutes d'avance sur mon temps de 2012. Je suis en forme, tout sourire, croise Grégoire Millet qui mène une nouvelle étude physiologique sur la démesure de cette course. Je repars après avoir fait le plein de Coca, avec toujours un bel enthousiasme des spectateurs sur la route. La portion qui vient est magnifique, avec une entrée dans l'étage minéral qui m'attire sans raison. Je me sens bien, je prends un bon rythme (environ 700 m/h) et y reste, même s'il faut pour cela doubler quelques personnes. Nous sommes de toute façon peu nombreux et nous avançons globalement au même rythme, les actions d'éclats seront pour plus tard.

En route vers le passo Alto

Toute la montée se passe bien, nous savons depuis le départ que le col Crosatie restera au menu malgré les intempéries, nouvelle confirmée à La Thuile. Il avait été question d'un parcours de repli, la veille, à la pasta-party. Les deux grosses bosses qui suivent le refuge Deffeyes sont avalées sans problème, une première pour moi à ces altitudes. Je marque habituellement le pas au-dessus de 2700 m, voire même 2500 ; là, aucune pause, je ralentis un peu le rythme en arrivant aux sommets ou dans les passages délicats mais l'énergie est toujours là, fluide. Il faut dire qu’en plus des ravitaillements, je m’offre un gel énergétique par montée et que tout se digère parfaitement bien.
La descente finale (de cette section) se passe sans souci, je me gave des paysages grandioses, même s'ils sont parfois un peu bouchés. Je crois voir Valgrisenche, la première base-vie, au détour d'un lacet dans la descente... Des spectateurs sur le chemin me le confirment et je commence à faire des plans sur la comète : plus de deux heures d'avance par rapport à 2012 en ayant l'impression d'être toujours sur la réserve, voilà qui est de bon augure. Il s'agit bien sûr de Planaval, village et ravitaillement, et non de la base-vie qui se trouve cinq bons kilomètres après... Sacrés spectateurs, et quel idiot je fais. Tant pis, cette étourderie et cet excès de confiance n'affectent pas mon moral, je suis de toute façon en avance par rapport à mes prévisions, nous sommes trop tôt dans la course pour en tirer des conclusions mais j'ai de l'énergie à revendre et toujours une énorme envie de profiter.

 

Valgrisenche, dimanche 13 septembre, 20 h

J'arrive à Valgrisenche sans allumer la frontale un peu avant 20 heures, toujours avec le sourire. L'arrêt s'éternise, je réponds aux questions de l'étude psychologique menée par des étudiants de l'université de Lausanne et m'éparpille un peu sur mes sensations. Je refais mon sac de course mais commets une erreur monumentale. On avait discuté de l'équipement avec Stéphane et Christian la veille en regardant les prévisions météo, avec en conclusion qu'il fallait mettre la grosse veste pour passer cette première nuit. Hélas, je surfe sur ma vague de bien être et de chaleur du moment : je laisse la veste dans le sac d'allègement qui nous rejoint à chaque base-vie, et n'emporte que mes deux vestes légères qui m'accompagnent depuis le début de la course. Je vais manger un morceau et j'en profite pour oublier de remplir mon bidon d'eau avant de repartir. Cette erreur n'aura cependant aucune conséquence, je tourne au Coca et au thé depuis le matin, je n'ai quasiment pas bu d'eau pure. Je repars donc après un arrêt quelque peu prolongé, avec à venir deux cols difficiles, Fenêtre et Entrelor.

Le premier a une approche assez douce ; je fais un arrêt au refuge de l'Épée pour me couvrir (collant et couche chaude supplémentaire en haut... je laisse mon pantalon de pluie dans le sac) et je repars tranquillement. Le col passe bien, la descente est aérienne, je ne suis pas fier dans les premiers lacets et soulagé d'y passer de nuit. L'arrivée à Rhemes-Notre-Dame se passe toujours aussi bien et je ne fais qu'un petit arrêt avant de repartir. J'ai le temps d'être intercepté par Gideon, qui sort d'une petite sieste et s'apprête à repartir. Chic, je le laisse en sachant qu'il me rattrapera très vite, cela nous aménagera un moment de discussion pour oublier la pluie qui commence à tomber.

Entrelor arrive, Gideon me rattrape et me dépasse sans que je fasse l'effort de m'accrocher. J'avais souffert dans cette montée en 2012, en me faisant des fractionnés d'un style particulier, des 30/30, 30 secondes de marche pénible, 30 secondes d'arrêt sur un rocher. Là, j'abaisse mon rythme mais il reste constant bien plus longtemps, je monte sans souffrir excessivement de l'altitude. Je rattrape même Gideon qui a du mal aujourd'hui en altitude. Le spectacle est grandiose en haut, la neige a remplacé la pluie un peu au-dessus de 2800 m et l'orage éclate à 50 mètres du point haut. J'hésite à courir au milieu des rochers avec mes bâtons, mais la température est trop basse pour attendre le passage de l'orage en plein vent, et si le coup de tonnerre semble naître en même tant que l'éclair, je ne ressens aucun signe d'activité électrique : je reprends mon souffle et fonce pour passer le sommet avant le prochain coup. Le passage du col me fait changer de monde. Le vent redouble et l'effet est bluffant, je suis frigorifié en deux minutes. Je profite d'un abri de guides sous le sommet pour changer les piles de ma frontale et pour enfiler mon pantalon de pluie, que j'aurais dû mettre à Rhemes. Cet arrêt à l'abri du vent ne me réchauffe pas, le temps de retrouver la trace et je suis pris de tremblements. Gideon me dépasse en me criant un « cours, Stéphane », conseil que je suis sans réfléchir un instant. Je commence à claquer des dents et cela durera deux heures. Deux heures très longues, à me demander combien de temps j'aurais à vivre si je venais à trébucher et me faire mal à ne pas pouvoir me relever. Il y a peu de coureurs à ce moment de la course, et les secours seraient vraiment trop longs à venir en cas d'urgence. Les tremblements reviennent toute les minutes, et me secouent pendant quarante secondes, le répit est de courte durée et tout cela me vide très rapidement. Les glissades dans la neige ont laissé la place a du cheminement dans les flaques, le sentier se transforme en lit de ruisseau, cette descente pèsera longtemps sur mon organisme, et sur bien d'autres. Je m'arrête à un ravitaillement sauvage mis en place par les fermiers du coin. La femme qui me voit arriver me propose un passage chez elle ; je n'hésite pas longtemps et retrouve deux coureurs qui se réchauffent tant bien que mal au coin du poêle. Un temps infini plus tard, je me décide à me remettre en piste pour terminer cette descente sur Eaux Rousses, où je voulais m'allonger et dormir un peu.

 

Eaux Rousses, lundi 14 septembre, 5 h 30

L'arrivée au ravitaillement est salvatrice. La perte d'altitude a contribué au réchauffement général, j'arrive avec un bien meilleur état d'esprit qu'une heure auparavant. Les pieds sont détrempés mais l'envie est toujours là, vite, le Loson. Mais on me signale dès mon pointage que la course est neutralisée. Aïe, les lits sont tous occupés, on nous oriente vers un hôtel qui a ouvert sa réception (et ses chambres) pour nous, la grande générosité des Valdotains envers cette course et ses participants prend toute son ampleur. Je me trouve rapidement un rebord de cheminée et je termine de sécher et de me réchauffer en attendant le redémarrage.

À 7 h 15, un organisateur arrive pour nous faire évacuer l'hôtel : non seulement la course repart, mais elle repart dans le bon sens, direction le col Loson, malgré la neige au sommet. La neige, moi, je m'en accommoderais bien, avec ma paire de Yaktrax que j'ai coincée sur mon sac depuis la première base-vie. C'est sans compter sur le destin puisque je ne trouve qu'une chaîne lorsque je vérifie mon sac, j'ai perdu la seconde quelque part après Valgrisenche... ce n'était pas ma nuit.

Ombres et soleil sur la Cîme d'Entrelor

Le temps d'enfiler mes affaires et de retrouver Gideon, il est 7 h 30 lorsque nous partons vers le point haut du parcours, le col Loson à 3300 m d'altitude. J'essaie de rester à son contact mais il va bien trop vite pour moi. Je résiste une petite heure puis je le laisse filer pour revenir à un rythme plus raisonnable. Sans doute trop tard, j'ai puisé beaucoup d'énergie cette nuit, sans manger pendant la coupure, et le redémarrage est un peu trop violent pour mon état, je vais le payer rapidement. Je m'accorde une dizaine de minutes allongé au soleil à environ 2500 m mais je ne dors pas et ça ne suffit pas à retrouver des esprits plus conquérants. Je me mets de la musique dans les oreilles, en espérant que cela me donnera quelques coups de fouet. Le spectacle est pourtant de toute beauté, la neige sur les sommets environnants et, en face, sur la partie courue cette nuit, la majestueuse Cîme d'Entrelor se détache dans un manteau blanc somptueux. C'est en me traînant que j'arrive à la partie enneigée, à environ 2900 m d'altitude. Je monte de moins en moins vite, fais des pauses de plus en plus longues. J'écoute toujours la musique, deux morceaux en boucle. Seulement deux... heureusement qu'il n'y en avait pas plus, lorsque je m'aperçois que je n'ai pas bougé depuis la dernière fois où j'ai entendu l'air qui passe à ce moment : oui, je suis resté un peu plus de trois minutes à un endroit sans bouger d'un pouce, appuyé sur mes bâtons... sans même réfléchir à la vie, juste en laissant s'écouler le temps.

L'approche finale du col Loson

Un peu plus haut, je croise des guides qui ratissent le sentier, en enlevant la neige tous les 40 centimètres pour nous aménager des endroits où l'accroche sera sûre. Quel boulot incroyable. Et c'est encore mieux de l'autre côté, où c'est là tout le sentier sur quelques lacets (et au moins 50 m d'altitude) qui a été complètement ratissé, dégagé de toute neige ou glace. En dessous, la neige reprend ses droits sur quelques lacets, où la prudence s'impose, mais laisse bien vite place à la boue pour en finir avec ce Loson. L'approche du refuge Sella est aussi longue que dans mon souvenir, je n'essaie même pas de courir sur cette portion, pourtant facile. Les objectifs chronométriques ont sauté dans la montée, l'arrivée au refuge me rebooste quelque peu. Je suis encore largement en avance sur mes temps de 2012, donc les 120 heures sont théoriquement encore jouables. Je passe bien trop de temps au refuge mais je repars avec un peu plus d'entrain. Il refait bon et je dois même enlever quelques couches de vêtements en descendant dans la vallée. Cogne arrive, le bon moment pour faire le point.

 

Cogne, lundi 14 septembre, 15 h

Je suis accueilli par Nadège pour l'étude de psychologie. Je lui raconte en large et en travers mes aventures de la nuit, je prends du temps, trop de temps pour préparer mes affaires, aller prendre une douche et aller me faire soigner mes ongles de pied qui se sont réveillés dans la descente du col Fenêtre. Le droit est décollé mais ne me fait pas souffrir, le gauche ne tardera sans doute pas à faire de même, mais il est déjà plus douloureux. Le médecin qui tient son poste est efficace et minimaliste : elle me met juste du Sparadrap pour maintenir les ongles en place si jamais il leur venait l'idée d'aller se décoller complètement. Après ce traitement, je décide de m'accorder une pause et d'essayer de dormir. Peine perdue, je me fais réveiller à 17 h sans avoir dormi, ou alors sans m'en rendre compte. J'ai, comme en 2012, l'impression de garder un état d'éveil minimal, très faible mais sans tomber dans le sommeil bienfaiteur. Enfin, je serai resté allongé et ce n'est pas perdu pour mes jambes. Je retourne dans le barnum principal et me fais un bon repas, pasta à la tomate, charcuterie, yaourt au Nutella... je prolonge l'arrêt au-delà du raisonnable et il est 18 h quand je me remets en route.

 

Cogne, lundi 14 septembre, 18 h

Je me remémore bien la suite, une longue et douce montée vers le refuge Sogno, la fenêtre de Champorcher, un col 300 m plus haut et la très longue descente vers Donnas, à aborder avec prudence. Je repars avec les meilleures intentions du monde. Requinqué, alerte, niveau de bien-être au maximum ou presque. Le coin est superbe, si ce n'est la ligne haute tension qui passe justement par le col, point haut de notre soirée. Je n'allume la frontale qu'une dizaine de minutes avant d'atteindre le refuge, dont l'accueil a changé depuis 2012, nous sommes accueillis au rez-de-chaussée, on perd le côté rustique et chaud du premier étage... mais il y a plus d'espace et le nettoyage sera plus aisé. Je m'arrête quelques minutes pour me restaurer et discuter avec les bénévoles et une concurrente espagnole qui a eu la peur de sa vie en descendant d'Entrelor. Elle est rassurée par la suite du parcours, très agréable et sans comparaison possible avec la nuit précédente. Je repars à l'assaut du col, dans cette montée qui passe en 30 minutes chrono. Je subis quelque peu ce rythme de 600 m/h, j'y suis bien mais les calculs sont trop rapides (10 mètres grimpés par minute, calcul facile en toute circonstance) et tout passe trop lentement : il faudrait vraiment que j'améliore ce rythme de progression minimal. Enfin, j'ai tout de même gagné quelques mètres par heure par rapport à 2012, c'est toujours ça de pris. Le col est passé, la suite consiste en une descente et une traversée pierreuses que prolongent de longues portions de routes forestières, avant d'atteindre le refuge de Dondenaz. Peu d'ambiance ici, il faut dire qu'il n'y a rien de particulier à cet endroit, Champorcher est à moins de dix kilomètres, toujours en légère descente. Je repars après avoir avalé un thé, fait le plein de Coca et enlevé mon collant. L'air est doux, la nuit étoilée, c'est un régal de repartir en descente. Malheureusement, les parties herbeuses cèdent très vite la place à des marches rendues glissantes par les intempéries. Je me rappelais ces passages mais en un peu plus court... Je commence à en avoir marre lorsque, enfin, l'altimètre indique la proximité du ravitaillement.

 

Champorcher, mardi 15 septembre, 0 h

En 2012, j'avais débuté ma journée d'anniversaire en me faisant une pause à l'arrière d'un fourgon, sur un parking tout proche de ce ravitaillement. Aujourd'hui, je ne veux pas perdre de temps sans dormir, je préfère continuer doucement cette descente vers Donnas. L'arrêt est de courte durée, je prends deux verres de thé et quelques tranches de jambon avant de m'en aller dans la nuit. Un concurrent me suit mais trop loin pour entamer la conversation, et ma reprise en course lente alors qu'il marche me fait prendre le large assez vite. Cette portion est délicate. On traverse pierriers, éboulis, le terrain est glissant et en pente très douce. On perd même quelques précieux mètres négatifs à la défaveur d'une petite côte bien raide. Le ravitaillement de Pontboset arrive enfin alors que j'épuise mes dernières cartouches de vitalité. Je double deux gars juste avant, et un autre part quand j'arrive, cette section est plutôt déserte. À croire que les places sont faites à cette heure de la nuit. Il faut dire que cette portion peut vite devenir dangereuse si l'on va trop vite, et pas seulement pour les quadriceps, la prudence est de mise. Après tout, l'un des premiers constats des finishers du Tor est qu'il faut arriver en forme à Donnas. Mais la route pour y arriver est encore longue : 10 kilomètres, certes un peu plus accidentés, ce qui changera en bien du faux plat. Le passage de la rivière à Hone marque la fin des chemins, tout est pavé ou en bitume jusqu'à la base-vie. Un peu plus loin, je croise Hannes et Sarah, qui croient être sur la route du départ de la base-vie et font le chemin en sens inverse pour la retrouver. 40 heures de course, ça use tous les organismes, ils ont confondu Donnas et Hone que l'on vient de traverser. En 2012 à cet endroit, je m'étais embarqué dans l'escalade d'un chemin derrière les pare-pierres, au-dessus de la route, à contre-sens de la progression naturelle. Aujourd'hui pas d'erreur, et c'est en discutant que l'on arrive à la base de vie, en rencontrant, quelques centaines de mètres avant, Vincent et Tiffany qui mènent l'étude psychologique et qui m'attendaient.

 

Donnas, mardi 15 septembre, 4 h 05

J'arrive dans de bonnes dispositions mais je vais faire quelques erreurs qui auraient pu me coûter cher. Je commence à sortir les affaires de mon sac en répondant au questionnaire psychologique. Tout à côté, je vois le médecin qui s'ennuie sans personne pour l'embêter. Je décide donc d'aller prendre une douche et de le consulter rapidement pour mes ongles, dont le gauche commence à se faire sentir. Malheureusement, le soin est trop long et beaucoup trop douloureux. Deux ampoules aux talons sont bandées, ainsi que les ongles, mais le pansement sur l'orteil gauche est bien trop serré. Je pars me reposer avec des élancements qui ne cesseront que lorsque je me résoudrai à enlever le pansement... au moment de me lever. Idiotie ou manque de lucidité, j'aurais dû aller dormir d'abord, ou réagir plus vite à la douleur causée par le pansement. Un poulet grillé et un yaourt au Nutella plus tard, je me sens en meilleure forme qu'à l'arrivée, assez en forme pour attaquer le gros morceau du parcours.


Donnas, mardi 15 septembre, 7 h 35

Je pars bien couvert, en oubliant de remettre le GPS en route : arrêt deux minutes plus tard en m'en apercevant. Quelques lacets plus haut, j'enlève les vestes et me retrouve en t-shirt. Nous restons en fond de vallée pendant assez longtemps, ou alors nous montons ou descendons, je n'aurai pas froid de la matinée. La montée se passe bien malgré les élancements dans l'ongle qui ont repris, les petites descentes sont des épreuves. Je prends mon temps, m'assure avec les bâtons pour minimiser les frottements dans la chaussure... la journée va être longue. Heureusement, après Pont Saint Martin et sa population toujours pleine d'enthousiasme (les gens au volant klaxonnent et me crient des encouragements), ce n'est qu'une longue et belle montée, qui nous amènera au refuge de Coda. La route cède la place à une piste forestière, puis à de l'herbe et nous arrivons enfin aux marches qui mènent à Sassa. Ah ! Comme je les préfère à la montée, ces marches... même si en arrivant au refuge, j'ai ma dose pour l'année. Arrêt express au ravito et c'est reparti pour une montée plus douce qui se termine dans une traversée d'éboulis juste avant un raidillon pour atteindre le point haut de cette section, Coda. Jusque là, tout s'est bien passé, les élancements dans les orteils ont cessé, les jambes répondent bien, les articulations se taisent. Il n'y a plus qu'à continuer.

Pont Saint Martin


Coda, mardi 15 septembre, 13 h

La partie de plaisir prend fin en repartant du refuge. J'y passe le temps de prendre un thé, mais la descente est catastrophique. Les pieds tapent les pierres et une partie de souffrance commence. Le ciel s'éclaircit et l'air n'est plus aussi frais qu'au refuge, il fait bon pour une promenade mais je n'arrive pas à lever mon appréhension du choc des orteils. Du coup, je chemine doucement dans ces traversées. Sous une tente occupée par quatre bénévoles, je trouve la chaleur d'un bon feu, et savoure le meilleur jambon avec les meilleures pommes de terre à l'eau du monde, le tout dans la fumée remuée par le vent. Je ressors avec les vêtements qui sentent bon le feu de bois, cela me durera jusqu'au ravitaillement du lac Vargno. Un peu avant le lac, profitant d'une partie plane, je m'écarte du chemin bien décidé à me faire une longue sieste. Peine perdue, je garderai encore cet état de veille, qui me permet juste de m'agacer contre ces fourmis qui me montent dessus. 45 minutes allongé, ça ne peut pas faire de mal, même si c'est encore une fois trop long sans avoir pu dormir sereinement. Bientôt le ravitaillement du lac où l'accueil est plus festif que dans mes souvenirs. Le jambon est encore une fois parfait, je m'en régale. Le redémarrage est plus lent, on va enchaîner trois cols, le premier dans les alpages et en coupant une piste forestière est vite passé : Marmontana restera un bon souvenir. Le suivant, le Crenna dou Leui, est peu plus raide à la montée et sa descente aérienne ne me plaît pas du tout. J'en avais un mauvais souvenir, il est conforté cette année encore : dix minutes éprouvantes pour le mental. Le col della Vecchia termine cette succession difficile, dans les pierriers et éboulis. Il bruine, j'arrive au ravitaillement où un hélicoptère fait un passage. Je me sens en meilleur forme qu'en 2012... Je discute un peu et repars à l'assaut de la petite épaule qui protège la descente sur Niel. En fait, cette descente n'a aucunement besoin d'une protection : elle se défend très bien toute seule. Les pierres sont glissantes, la nuit tombe, je commence à décrocher physiquement, même si les ongles sont calmés depuis Coda : il ne doit pas rester grand chose des connexions nerveuses et la douleur me laisse tranquille. La fatigue revient, elle, et m'oblige à faire quelques pauses les yeux fermés, pour espérer une remise à zéro du cerveau. Avec la frontale, plié en deux sur mes bâtons, je progresse à vitesse réduite et avec un seul œil ouvert : les deux ensemble me font loucher, ce qui ne me fait pas gagner de temps. Au bout d'une descente interminable, sans force, j'arrive à Niel et demande à m'allonger avant de manger.

Une visite d’hélicoptère avant de redescendre sur Niel


Niel, mardi 15 septembre, 22 h

Je resterai plus d'une heure sous une tente. Il fait bon, mais il y a sans cesse du mouvement, des coureurs qui sortent ou entrent, allument leur frontale, rangent leurs affaires... Je n'ai pas conscience de dormir, mais je reste allongé les yeux fermés et cela ne peut me faire que du bien. Sorti de la tente, je demande si je peux avoir une soupe minestrone mais la réponse est sans appel : non, ici, pas de minestrone... mais de la minestrina. Mon cœur ne balance pas longtemps, ce nom ne peut que dévoiler un plat savoureux. Je vais donc manger cette spécialité dans la partie restaurant du refuge. J'y croise Enrico qui arrête ici, victime d'une grosse douleur au genou. J'avais fait une partie de la section suivante avec lui en 2012, et je l'avais aperçu à Donnas plus tôt ce matin, alors qu'il repartait pendant que je me restaurais Dommage, j'avais bien aimé son approche en 2012, peu rapide mais constante, proche de la mienne. J'avale ce merveilleux bouillon aux pâtes et fromage et décide d'en finir avec cette dernière partie de section : à moi Gressoney.

 

Niel, mercredi 16 septembre, 0 h 10

Et c'est en effet reparti, après un adieu des plus revigorants des bénévoles. La montée est simple et douce : d'abord sur un chemin muletier, puis à travers les alpages. Je me remémore cette montée et appréhende la suite : le sommet est en replat qui dure une éternité et la descente s'annonce scabreuse avec toute cette humidité. Et en effet, si le passage au col Lazouney se passe bien, comme pratiquement toutes les montées de la course, il faut du temps et de la relance dans les flaques pour espérer sentir la pente qui nous fait descendre sur Gressoney. On suit un moment le torrent à main droite, puis enfin arrive le refuge de Bodma. Là, un bouillon avec raviolis et une part de tarte à la fraise me redonne de l'énergie. Il en aurait fallu un peu plus pour affronter la suite, la terrible descente vers Bode-Mettie. Mon GPS m'annonce une heure à progression constante, le gars au ravito m'annonce lui 1 h 30... Je me range à l'avis du spécialiste et ne regarde plus le GPS. Au bout d'une heure à glisser de pierre en pierre, retenu par mes bâtons, je craque et commence à jurer tout haut. Qu'est-ce donc que cette galère ? Pourquoi toute cette pluie ? Pourquoi toutes ces pierres les unes contre les autres, encore et encore, qui n'en finissent plus ? J'arrive liquéfié en bas, vingt minutes plus tard. Les deux bons kilomètres de route ne seront pas de trop pour retrouver un rythme de marche adéquat, qui se remet donc en même temps que mon état mental. Les pieds ont bien souffert, je sens la peau détrempée, l'arrêt à la base-vie va être rédempteur.

 

Gressoney, mercredi 16 septembre, 4 h 25

J'entre dans la base-vie dans un état second, je vois Vincent qui m'arrête pour le questionnaire psychologique. J'enlève mes chaussures pour constater les dégâts : peau détrempée mais les ongles tiennent bon. Ça n'a pas l'air... pire, il me faudra juste un peu de temps pour que tout se remette un minimum. Je ne m'attarde pas, une douche et je vais directement au dortoir, bien plus calme qu'en 2012. Et je dors, bien heureux que je suis. J'avais trop abusé du Coca et du thé jusque là, c'est décidé je me mets à l'eau pour pouvoir profiter du sommeil au plus vite dès le lendemain, ou disons dès le lever du soleil. Je me réveille vers 7 h 30, de nouveau avec la meilleure disposition, physique et mentale. Les pieds ont bien séché. Je m'accorde quelques dizaines de minutes pour percer une ampoule, refaire les pansements aux orteils, me restaurer... me restaurer encore. Après tout, malgré le calvaire de la nuit dans des conditions difficiles, je suis encore plus rapide qu'en 2012. Je passe remplir mes gourdes lorsqu'une bonne odeur de viande grillée vient me titiller le nez : tant pis pour l'heure, j'ai faim et je ne suis pas pressé par les barrières horaires, je me restaure encore. J'ai l'impression que le yaourt au Nutella m'a donné quelques aigreurs la veille, je snobe donc les yaourts mais succombe au lait chaud au miel, allez comprendre. Encore dix minutes d'envolées, mais qu'il est bon, ce lait miel.

 

Gressoney, mercredi 16 septembre, 9 h

Il est 9 h passées lorsque je prends le chemin de la sortie. Je m'arrête dans le hall pour regarder dehors : la veste de randonnée et le pantalon de pluie ne seront pas de trop. J'enfile celui-ci que j'avais laissé dans mon sac. Et je me remets en route. Cette portion n'est pas très intéressante mais permet de se remettre dans la course : quelques kilomètres plats et directs, j'en profite pour passer quelques appels téléphoniques. Arrive ensuite la montée assez sèche vers le refuge suivant, Alpenzu. Je prends un rythme tranquille mais à presque 700 m/h tout de même, voilà ce qui m'irait bien comme vitesse minimale. Arrêt express le temps d'avaler un thé et de prendre des nouvelles des bénévoles qui doivent s'ennuyer, les départs se font au compte-goutte depuis Gressoney à cette heure. C'est reparti pour l'ascension paisible du col Pinter. Paisible, c'est le mot. Elle passe bien et heureusement, je suis à peine à 600 m/h mais je gagne encore et toujours du temps sur mes temps intermédiaires de 2012 ; même si l'objectif chronométrique n'est plus une priorité, ça ne fait pas de mal de se remonter le moral. Le passage du col est plus sympathique que la dernière fois, la neige était annoncée à 2700 m mais il n'y en a aucune trace, ni au col, ni sur les sommets avoisinants. Et si les nuages nous entourent, la température est encore bien douce. Même le vent ne souffle pas trop fort, alors que ce col est réputé pour son air plutôt vivifiant. La descente est un peu technique au départ mais s'adoucit rapidement, et l'on voit d'assez loin les premières maisons, signe du ravitaillement qui approche. L'orteil droit est complètement anesthésié et ne me fera plus souffrir du tout, le gauche est mort mais se fait encore sentir (bizarrement), mais la douleur est bien plus tolérable que la veille... J'ai bon espoir de l'avoir à l'usure avant la fin de la course.

 

Crest, mercredi 16 septembre, 13 h 40

Le must du ravitaillement, le refuge de Crest. Comme à Niel, je demande à dormir avant de manger ; la bénévole en place m'indique le dortoir et me demande mon heure de réveil, je lui demande 40 minutes et là encore je me trompe. Je suis seul dans le dortoir, il y fait chaud, je suis fatigué et quasiment sûr de dormir comme une masse : j'aurais dû lui demander deux heures, quitte à me lever si j'étais réveillé avant. Je m'endors assez vite et cette fois pour un sommeil très profond. La bénévole qui me réveille a peut-être dû me secouer un peu plus qu'habituellement. J'aurais pu me rendormir aussitôt pour une rallonge... mais je m'entête dans mon erreur et je me rhabille pour aller manger. Là, je profite un maximum : une soupe minestrone, la meilleure du monde, gâteaux poire-chocolat, génoise, poires au sirop, que de spécialités... et dire que je pourrais rester jusqu'à la barrière horaire du lendemain. Mais j'ai bien envie de rejoindre Valtournenche. Je repars donc pour un dernier bout de section.

La soupe minestrone de Crest... à ne pas manquer

Je sors du ravitaillement et commence par téléphoner, en oubliant de rallumer mon GPS. Tant pis, de toute façon c'est tout droit, ou presque. Nous faisons le chemin à six, cinq Italiens et moi, en allant à des rythmes à peine différents. Nous arrivons quasiment ensemble à Saint Jacques, dernier pointage électronique de la section.

Et je repars, encore, à l'assaut du col Nana cette fois. Je profite d'un rocher à l'abri du vent pour me faire une nouvelle pause, dix minutes les yeux fermés... Autant dire que ce n'est pas cette année que j'aurais intégré comment et où bien dormir. Je repars sans beaucoup plus de force mais avec les yeux en meilleur forme, pour une dernière montée avant le refuge.


Refuge du Grand Tournalin, 18  h 45

Je profite d'une soupe minestrone et d'une succulente salade de fruits pour me refaire une santé. Et j'annonce à un bénévole que je vais m'allonger quelques minutes sur une banquette. Il me répond qu'il y a des lits si je veux être plus à l'aise... et je cède. Je lui demande une demi-heure, que je passe à tourner dans le lit. Lorsqu'il vient me réveiller, plutôt que de me lever et d'aller dormir à Valtournenche, en fond de vallée, je m'obstine et lui demande une demi-heure supplémentaire... il ne reviendra pas. Lorsque je descends un peu plus tard, avec un mal au crâne dû à l'altitude, j'apprends à mon grand désespoir que la course est encore une fois neutralisée. Les conditions du moment à cet endroit ne sont pas catastrophiques, bien moins en tout cas que lorsque j'y étais passé en 2012. Je sens très mal cette interruption, et retourne me coucher... après une dose de salade de fruits et d'eau. Vers minuit, je reviens aux nouvelles : décision au lever du jour. J'en profite pour faire disparaître une part de génoise qui était arrivée sur la table. Peut-être deux. Je me lève pour de bon à 6 h, et les autres font de même. Peu à peu, les discussions reprennent. Tout le monde est dans la vaste salle commune en attendant les nouvelles. Le jour se lève, sans neige et sans brouillard... et sans nouvelle de l'organisation. L'ambiance devient pesante quand tout à coup le responsable du refuge nous annonce la fermeture définitive de la course. C'est un bon point pour la salade de fruits, elle aurait manqué si j'avais dû rester un peu plus longtemps, un mauvais point pour mon cerveau qui cogite : deux essais, deux annulations, les statistiques sont faites pour les grands nombres mais 100 % d'échec, ça fait beaucoup. Nous sommes autorisés à repartir dans le sens que l'on veut : soit en arrière vers Saint Jacques, soit en avant vers les cols Nana puis Fontaine avant de basculer sur Valtournenche. Je choisis la deuxième option, cela me libèrera un peu de courir dans le bon sens, sans même compter sur le côté pratique de redescendre du côté de la base-vie et de mon sac d'allègement qui m'y attend. Je fais la première partie tranquillement et accélère franchement dans la descente, après tout, il me reste 100 km de réserve et j'espère bien ne jamais revenir dans ces conditions : je n'espère qu'une chose en fait, revenir en ayant encore 100 km à faire pour finir cette course une bonne fois.

Le col de Nana nous attend


Valtournenche, jeudi 17 septembre, 10 h 30

J'arrive à la base-vie alors que l'arche est en train d'être démontée... triste  spectacle. Un bus est là, je m'inscris pour le prochain départ. En attendant, je discute avec Nadège et Tiffany qui voient leur étude psychologique quelque peu dénaturée. Les réactions autour de moi sont assez neutres, la déception se lit sur les visages mais l'annulation est acceptée par tous. À plus de 230 km depuis le départ, il faut dire que l'on était encore loin de l'arrivée et déjà assez entamés. Il est bien trop tôt pour se dire que l'on aurait pu être finisher, je ne me souviens assez mal de la suite du parcours, il m'aurait fallu encore gérer des arrêts repos et sieste, peut-être un peu mieux qu'en début de course. Il faudra y retourner pour le découvrir.
Le trajet en bus est sans histoire, les passages au-dessus des ruisseaux sont tout de même impressionnants : ceux-ci sont tous en furie, avec des eaux marron qui indique une quantité de pluie dans le bassin versant vraiment importante.
Arrivé à Dolonne, je retrouve Christian (qui s'est malheureusement arrêté à Niel) et Franck (qui a fait de même à Gressoney). Un passage par la douche de l'hôtel plus tard, nous retrouvons notre héros Stéphane qui aura le dossard n°28 s'il refait la course l'an prochain, qui nous attend avec ses parents pour profiter d'une énorme pizza. Il a été arrêté à Ollomont, dernière base-vie, alors qu'il était remonté comme une pendule pour en finir en début d'après-midi. La suite s'enchaîne rapidement, trop rapidement, et je suis déjà de retour chez moi dès le jeudi soir. Le lendemain est un peu particulier. J'alterne les bains de pieds et les moments de doute, je suis passé en douze heures d'une descente ludique dans le Val d'Aoste à un trajet en RER la veille, transition un peu rapide... Sans compter le fait d'être déclaré une deuxième fois finisher d'une course dont je n'ai pas encore franchi la ligne d'arrivée.


Quelques chiffres et remarques pour en finir :
• 471 classés pour cette édition, officiellement (au 23 septembre tout du moins), arrêtée au bout de 82 heures (mercredi, 20 heures d'après ce qui a été annoncé au refuge du Grand Tournalin), en sachant que certains (chanceux !) ont pu repartir d'un ravitaillement juste avant la coupure et ce pour une longue portion : c'est le cas pour quelques concurrents qui sont classés avec 87 et même 88 heures de course. 471 classés (et 815 inscrits) pour un peu plus de la moitié du temps imparti (150 heures), cela augurait d'un nombre de finisher relativement bas, loin du record de l'an passé (440 finishers sur 750 au départ), signe de conditions bien plus exigeantes. Bizarrement, je ne l'ai pas ressenti de cette façon... à part la première nuit, bien sûr. Ensuite, il a fait plutôt doux où j'étais, et sans trop de couverture nuageuse. Mais les conditions peuvent changer rapidement, Franck se sera perdu avant la descente finale sur Niel, dans le brouillard. Il ne sert donc pas à grand chose de spéculer sur les conditions au bout de la vallée, ou au-delà du col suivant.

• Personnellement, plus de 15 heures d'arrêt cumulé sur les 82 de course. Dont 1 h 45 de sommeil minimum, certainement un peu plus mais sans dépasser les 2 h 30 : voilà de quoi faire tourner la machine à plan sur la comète pour la prochaine édition. Il faudra optimiser le tout... et ça ne devrait pas être trop difficile (de mon point de vue, quelques jours plus tard, devant l'écran et assis sur une chaise). Il sera aisé d'avoir également une meilleure alimentation : le thé chaud fait du bien, mais ne boire que du Coca aura été une erreur, notamment du point de vue du sommeil (bis repetita).

• Au grand maximum, 6 heures de galère, liée à l'épuisement physique ou mental, ou au froid. Finalement, pas si mal… vu les conditions, toujours. En se remémorant ces passages délicats et en s'y préparant mieux, cela devrait pouvoir s'adoucir un peu et passer plus facilement la prochaine fois, sans compter sur des conditions climatiques facilement meilleures.

• J’ai perdu un Yaktrax pendant la première nuit… et surtout une frontale un peu plus tard, celle de secours. Je ne m’en suis pas servi de toute la course, et je n’ai aucune idée d’où j’ai pu la perdre. Sans doute dans une base-vie, ou à un ravitaillement, lorsque j’ai fouillé dans mon sac pour sortir ou ranger des fringues. Je me retrouve bien embêté avec ma pile au format bizarre qui me reste sur les bras, mais c’est le côté rigolo. Il y aurait pu avoir des contrôles de matériel obligatoire sur le parcours, c’était noté dans le règlement et je risquais donc la disqualification pure et simple. Personnellement, je pense que le contrôle lors du retrait de dossard (trois items au hasard parmi la liste obligatoire, cette année) ne sert pas à grand-chose… Je suis un grand défenseur de la responsabilisation de chaque concurrent (et je suis fort aise avec la décharge pour l’inscription), mais sur une course de cette ampleur, où le manque de lucidité nous guette, un petit rappel du matériel obligatoire voire un contrôle préventif avant de quitter une base-vie pourrait bien s’avérer utile. Enfin, je sais maintenant qu’il faut que je trouve un moyen de conserver tout le matériel obligatoire dans un recoin de mon sac. Et dans la même veine… une couverture de survie neuve pour chaque course ne représente pas un gros investissement (et elle se déchire d’autant plus vite qu’elle a passé du temps dans son sachet, même sans servir), et un modèle un peu plus épais pour le Tor ne sera pas un achat inutile.


J'ai donc eu quelques passages où je n'aurais pas donné cher d'une inscription l'année suivante... mais ceci aura été trop court pour que je m'en souvienne réellement. Quasiment depuis le départ, je rêve de revenir sur la ligne avec un petit dossard... comprendre un dossard à deux chiffres, replié au plus serré, sur le sac à dos. Ce sont des images comme celles-ci qui font avancer, au final... qui me font avancer, moi, en tout cas, même si cela peut tenir du rêve, même si prendre le départ de cette course avec n’importe quel numéro de dossard est déjà du rêve. Impossible de savoir si j'aurais été finisher cette année, j'avais une légère douleur au genou le mercredi qui aurait pu s'aggraver, et il restait encore 100 kilomètres pour mettre au plus mal l'athlète le mieux préparé. Plus que sur toute autre course, je suis donc bien décidé à revenir sur la ligne de départ. Plutôt deux fois qu'une, d'ailleurs, puisque mon numéro de dossard de l'an prochain (en imaginant que je sois pris à la loterie et que je puisse effectivement prendre le départ... et finir) sera trop gros par rapport à celui de mes rêves. Non seulement je veux revenir, mais je réalise maintenant que mes trois ans d'attente ont été vraiment de trop. Le Tor des géants est une course à part dans mon cœur et dans ma tête. Pas (seulement ?) une course au kilomètre, ce parcours est beau, naturel et donne un sens quasiment philosophique à cette épreuve. La gamme d'altitudes traversées est fabuleuse (entre 330 et 3300 m)  et nous amène à rencontrer tous les types de terrains (même si les marches glissantes sont fortement représentées, à mon humble avis). La durée permet une profonde introspection, même s'il y a toujours quelqu'un à notre écoute en cas de besoin. Et l'accueil, l'enthousiasme débordant des Valdotains est suprêmement fabuleux. Ce simple fait mérite d'y aller, d'y retourner, tout au long de l'année... et sans aucun doute plus souvent que tous les trois ans.


Commentaires

comments powered by Disqus