Article / top-chrono - le, 22/01/2016

« En dehors du courant minimaliste, aucun fabricant ne veut remettre en question les modèles actuels » - Frédéric Brigaud

Innovation – Running | Enko et ses chaussures à ressorts

La start-up de Villepinte (Aude) Enko a lancé en 2015 une chaussure dédiée à la course à pied, et annoncée comme révolutionnaire. Ce produit a d’ailleurs reçu le Label de l’Observateur du design fin 2015 et un Award de l'innovation au CES de Las Vegas 2016. Alors, révolution, évolution, ou … stagnation ? Entretien en deux temps, d’abord avec Frédéric Brigaud, consultant en biomécanique pour Ultra Mag, puis avec Christian Freschi, l’inventeur de cette chaussure.

Ultra Mag : Enko est née entre les mains de Christian Freschi, ingénieur dans l’aéronautique, passionné de course à pied. Lorsque son médecin lui a annoncé qu’il ne pourrait plus courir à cause de problèmes d’articulations, plutôt que de se résigner, il a cherché une solution. Durant douze ans, il a développé un modèle de chaussure de running à ressorts permettant selon lui de préserver la santé, optimiser la foulée, réduire la fatigue, et courir plus longtemps. Qu’en penses-tu Fred ?

Frédéric Brigaud : Plutôt que de chercher une solution dans la chaussure, Christian Freschi aurait peut-être pu la chercher dans son corps et sa gestuelle. Ces chaussures soulèvent plusieurs questions, dont celles-ci : « Prévient-on réellement et durablement les blessures en plaçant un maximum d’amorti sous le talon ? », « La chaussure est-elle la seule solution ? », « N’y-a-t-il qu’une seule technique de prise d’appui ? » Je pense qu’il y a une voie plus adaptée et moins coûteuse pour cela.

UM : Tu veux dire que plutôt que d’utiliser une chaussure pour atténuer, voire faire disparaître des problèmes, il faudrait peut-être tout simplement chercher à éviter ces problèmes ?

FB : Effectivement, cela me rappelle une anecdote : lors des pics de chaleur associés à de violents orages, les eaux de la Seine se retrouvent appauvries en oxygène et les poissons meurent d’asphyxie. Et bien plutôt que d’identifier et d’éliminer les causes de cet appauvrissement en oxygène (comme le lessivage des sols de Paris par l’orage et l’arrivée consécutive d’eaux usées dans le fleuve), on a préféré créer des « ilôts de réoxygénation » permettant d’injecter, via des bonbonnes, de l’oxygène dans le fleuve. Avec ces chaussures c’est la même chose, on ne réfléchit pas à la technique de course employée, est-elle adaptée à notre biomécanique ? On préfère partir du postulat que c’est comme ça. On rejette des tas de produits dans la Seine, les gens courent en attaquant du talon, et du coup il faut oxygéner et amortir à tout prix. On crée alors un système d’amortissement de plus en plus sophistiqué pour parvenir à diminuer l’onde de choc et ainsi tenter de prévenir les blessures sans réfléchir à l’origine du problème.

UM : Ces systèmes d’amortissement laissent entendre que la course à pied avec appui talon est néfaste pour l’organisme, puisqu’elle génère une onde de choc que le corps n’est pas capable de prendre en charge, non ?

FB : Tout à fait, ce mécanisme, et pratiquement tous les autres du même ordre, mettent en évidence le fait que courir en appui talon génère un impact délétère pour l’organisme à plus ou moins long terme. En présentant les choses ainsi, on laisse entendre que l’homme n’est pas adapté pour courir et qu’il a besoin d’une chaussure spéciale pour cela.

UM : Enko n’est pas la première à utiliser des ressorts dans la conception d’une chaussure de running, la marque Spira propose un tel matériel depuis quelques années déjà, même si les ressorts sont moins spectaculaires ! D’ailleurs les deux marques surfent un peu sur la même vague (à échelle différente), puisque toutes deux ont été interdites en compétition, les instances jugeant que les ressorts apportent un avantage sur les chaussures « normales ».

FB : Nous pourrions faire le parallèle avec les prothèses d’Oscar Pistorius ; il a été interdit de concourir avec les coureurs valides puisque ses prothèses lui apportaient un avantage indéniable. Les prothèses emmagasinent de l’énergie lors de la phase d’appui, énergie qui est restituée lors de la phase de poussée, sans commune mesure avec ce qu’est capable de produire notre anatomie. Tiens, au passage, on peut observer que les prothèses de Pistorius sont façonnées de manière à reproduire une course avec prise d’appui avant-pied. Étonnant, non ?

UM : Certes, mais on pourrait rétorquer que Pistorius et ses pairs sont des sprinteurs ou des demi-fondeurs. Est-ce encore valable pour des coureurs beaucoup plus lents ?

FB : En cherchant sur le net, tu remarqueras que les prothèses athlétiques sont fabriquées sur ce modèle, sauf celles dédiées à la marche. Il n’y a pas de prise d’appui talon. Alors que de leur côté, les fabricants de chaussures, y compris Enko, font tout pour protéger au maximum (mousse surdimensionnée, ressorts…) l’arrière du pied du coureur. On peut se demander alors laquelle des deux stratégies, prise d’appui talon ou avant-pied, est réellement la plus efficace puisque l’opinion des ingénieurs semblent diverger ? Qui croire ?

UM : Revenons au ressort, il est réglable selon le poids du coureur et permet d’atténuer le choc, puis d’emmagasiner et de restituer de l’énergie…

FB : Ça me rappelle l’arrivée des skis courts et carvés en ski alpin il y a plus d’une dizaine d’années. Du jour au lendemain on s’est retrouvé à skier avec de véritables ressorts. En courbe avec ce type de skis, tu as intérêt à bien doser la pression que tu mets sur ces skis, car en sortie de courbe ils renvoient l’énergie emmagasinée. Dès lors, si tu ne possèdes pas une gestuelle efficace et si tu n’es pas tonique tu te fais tout simplement éjecter car un tel matériel ne tolère pas le relâchement ou les erreurs techniques. Il faut donc produire un geste efficace synchrone, et une tonicité adaptée aux exigences du matériel pour vraiment bénéficier de l’effet ressort. Combien de coureurs prennent réellement en compte ces paramètres ?

UM : D’autres marques emploient exactement le même vocabulaire qu’Enko (atténuer le choc, restituer l’énergie…), en utilisant des technologies différentes (Adidas Boost…). Que penses-tu de ce système de ressort réglable ?

FB : Fais un petit test : pieds nus, fais des petits bonds sur place. Instinctivement, sur quelle partie du pied atterris-tu ?

UM : L’avant…

FB : Bien, maintenant force-toi à atterrir sur les talons, que constates-tu ?

UM : Ce n’est pas très confortable… Pas du tout même et peu efficace pour la relance.

FB : Reviens à une prise d’appui avant-pied et saute plus haut, plus bas, plus vite, plus lentement tout en cherchant à faire le moins de bruit possible, c'est-à-dire en produisant un amortissement optimal… La contraction de tes mollets s’adapte exactement au type de  bond que tu produis, et restitue l’énergie immédiatement pour peu que tu développes un  geste technique efficace. Les ressorts n’ont pas cette adaptabilité. Le muscle est un système moteur dont la tension et la contraction s’adaptent en fonction des contraintes et du résultat attendu. Alors pourquoi utiliser un système, qu’il soit en caoutchouc ou sous forme de ressort, pour tenter de faire la même chose, mais en moins bien ?

UM : Penses-tu malgré tout que ce type de chaussures peut être utile, voire nécessaire, à un certain type de coureur ? Je pense par exemple à un coureur comme le créateur de ces chaussures, à qui son médecin lui a dit qu’il ne pourrait plus courir ? Ou un coureur qui débute, un coureur en surpoids…

FB : L’argument phare, semble-t-il, est la diminution de l’onde de choc. Alors pourquoi ne pas tester la course avec une prise d’appui avant-pied et comparer ?

UM : Aujourd’hui, y a-t-il malgré tout la place pour une entreprise qui voudrait innover « réellement » dans le domaine de la chaussure, en inventant un modèle respectant l’anatomie et la biomécanique de notre corps, et accompagnant intelligemment le mouvement plutôt que de le contraindre ?

FB : La technologie est dans le pied, dans le corps, et non pas dans la chaussure ! Là, comme dans la plupart des modèles actuels, on propose l’inverse. Les chaussures cherchent à pallier des défauts, à nous aider à courir, à dynamiser et stabiliser nos appuis. À croire que les fonctions locomotrices de l’homme sont déficientes et qu’il est incapable de courir et d’améliorer sa technique. En dehors du courant minimaliste - et encore il faut faire attention à ce que l’on entend par minimaliste - aucun fabricant ne souhaite fabriquer une chaussure qui remettrait en question tous les modèles actuels. Finalement est-ce des chaussures ou des orthèses ? Puisque selon le Larousse une « orthèse est un appareil orthopédique destiné à soutenir une fonction locomotrice déficiente et fixé contre la partie atteinte (attelle, gouttière, corset, plâtre, etc.) ».

UM : Ceci dit, Enko donne un certain espoir aux petits entrepreneurs qui souhaiteraient eux aussi révolutionner le marché de la chaussure de running : la marque a vendu 700 paires en précommande au prix de 359 euros, a réussi sa levée de fonds, et compte vendre 1000 paires par mois sur l’année 2016.

Seconde partie : nous avons fait lire cet entretien à Christian Freschi, le créateur d’Enko, et lui avons demandé de réagir.

Ultramag : Pouvez-vous resituer la création d’Enko ?

Christian Freschi : J’ai aujourd’hui 61 ans, et j’ai commencé à courir sur le tard, un peu après 30 ans. J’ai beaucoup couru, 5 à 6 marathons par an, et entre 35 et 40 ans je cherchais la performance.

UM : Comment couriez-vous à l’époque, déjà en appui talon ?

CF : À l’époque je courais avec une prise d’appui avant-pied. C’est pour moi la meilleure manière de courir. Mais ce n’est pas possible pour tout le monde : il faut de la technique, et il faut courir vite. Quand vous faites du demi-fond ou du sprint, c’est naturel de courir sur l’avant du pied, mais quand vous allez moins vite c’est très compliqué.

UM : Avec un peu de discipline on y parvient très bien à toutes les allures. Et donc, vous avez eu des soucis de dos vers la cinquantaine ?

CF : À 50 ans, mes disques vertébraux étaient usés. Les médecins m’ont conseillé d’arrêter de courir et de faire du vélo ou de la natation. J’ai alors commencé à travailler sur une chaussure avec de l’amorti. Au début sur mes premiers prototypes, je travaillais sur l’avant-pied, avec une espèce de prothèse qui venait s’attacher sur le haut du mollet et assister le tendon d’Achille, mais ça n’a pas fonctionné. Je suis alors passé sur un système d’amortissement avec un appui talon.

UM : C’est donc une chaussure qui vient répondre à un problème physique ?

CF : Vous savez quand on arrive à la cinquantaine on a moins d’élasticité. Certes l’amorti vient enlever l’élasticité naturelle, mais… si vous en avez. Si vous vous blessez, que vous faites une coupure de deux trois mois, c’est très dur de reprendre, de retrouver votre foulée. De même, pour les gens qui commencent à courir sur le tard, ou qui sont en surpoids, ou qui pratiquent juste en loisir, sans vouloir s’embêter avec un coach, ou un club, ou à apprendre une technique… Ce n’est pas facile. Tous ces gens-là, ces chaussures leur conviennent.

UM : On ne parle pas de performance alors avec les chaussures Enko ?

CF : Les chaussures Enko sont là pour assister le coureur, pas pour le rendre plus performant. On s’adresse au coureur de loisir. En France, selon la FFA (Fédération Française d’Athlétisme, Ndlr), il y a 8,5 millions de personnes qui pratiquent le jogging, et seulement 15% qui participent à des courses. Donc 85% qu’on n’entend pas, qui ne s’expriment pas au travers des communautés que vous connaissez. Nous c’est à ceux-là qu’on s’adresse, ceux qui ont mal au dos, qui ne veulent pas mettre en œuvre des techniques avancées, qui courent occasionnellement…

UM : Revenons au système développé, pouvez-vous nous rappeler comment il fonctionne ?

CF : Déjà il faut savoir qu’il n’y a aucun produit comparable sur le marché. Nous amortissons le coureur avec deux amortisseurs indépendants, adaptés au poids du coureur, sur 20 mm, c’est dix fois plus que la plupart des autres chaussures.

UM : Ceci donne-t-il une sensation de mollesse, un peu comme certaines marques, je pense aux Asics notamment ?

CF : L’amorti est énorme, mais lorsqu’on met les chaussures Enko pour la première fois, avant d’être impressionné par l’amorti, on est impressionné par la relance. En effet, la difficulté avec les ressorts, c’est de restituer l’énergie au bon moment. Nous avons trois phases avec les chaussures Enko : la première est celle de l’amortissement, les ressorts se compriment. La deuxième, c’est la phase de stabilisation, on est très près du sol, l’amortisseur est verrouillé, aucune énergie n’est restituée, la chaussure est très rigide, la stabilité parfaite. Puis dans la troisième phase, dès que le talon décolle du sol, on restitue l’énergie en douceur sur 40°. La relance est impressionnante, et c’est pour ça qu’il est interdit de porter ces chaussures en compétition, il y a un réel gain de performance à ce niveau.

UM : Avec ces particularités, doit-on apprendre à courir avec des Enko ? Ces chaussures modifient-elles notre manière de courir ?

CF : Non il n’y a pas d’apprentissage, les chaussures Enko respectent votre foulée traditionnelle. Je ne voulais pas produire un artifice, comme les prothèses de Pistorius, mais juste apporter une assistance. Essayer des chaussures Enko, c’est comme passer de Mizuno à Nike en termes d’adaptation.

UM : Aujourd’hui vous proposez une paire unique dédiée à la course sur route ou chemins, sur quels axes travaillez-vous pour demain ?

CF : Il faut savoir qu’on en est au tout début, le projet a réellement été lancé début 2015, et là nous avons déjà récolté un prix de l’innovation au CES à Las Vegas (Le Consumer Electronic Show, Ndlr). Le modèle est unique, mais il va évoluer vers des modèles adaptables et modulables : tout terrain, marche nordique, type de foulée (pronateur, supinateur)… Nous travaillons beaucoup en R&D actuellement, et nous travaillons aussi beaucoup pour étudier sur le long terme l’utilisation de nos chaussures. Nous développons aussi un amortisseur à gaz qui sera encore plus performant, et modulable par l’utilisateur lui-même. Aujourd’hui, la qualité de l’amorti est déjà garantie sur plus d’un million de cycles, soit 2000 km pour une foulée d’un mètre. Et c’est sans compter les pièces d’usure qui sont interchangeables. Les chaussures Enko marquent vraiment une rupture dans l’industrie de la chaussure.

Références :

• Les chaussures Enko : http://fr.enko-running-shoes.com/

• Enko sur L’Indépendant : http://www.lindependant.fr/2015/11/13/la-chaussure-enko-aude-se-classe-parmi-les-produits-les-plus-innovants-du-monde,2113370.php

• Vidéo Enko running shoes : https://www.youtube.com/watch?v=uP8sl3KOyaE&feature=youtu.be

• Prothèses pour l’athlétisme : http://www.chabloz-orthopedie.com/fr/orthopedie/Sport/5/Protheses-pour-lathletisme/25

• Sauver les poissons de l’asphyxie : http://www.leparisien.fr/yvelines/comment-sauver-les-poissons-de-l-asphyxie-21-07-2003-2004263062.php

• Corriger le pied sans semelle : http://www.commepiedsnus.com/A-6030-corriger-le-pied-sans-semelle.aspx

• Guide de la foulée avec prise d’appui avant-pied : http://www.adverbum.fr/guide-de-la-foulee-avec-prise-d-appui-avant-pied-brigaud-frederic-editions-desiris_ouvrage-desiris_50svkp0lyih6.html 

• L’onde de choc et la course à pied pieds-nus, par Daniel Lieberman, professeur à Harvard : https://www.youtube.com/watch?v=7jrnj-7YKZE

 


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