Article / absolu - le, 23/09/2015

« Un ultra, je vois bien mais un double ultra ? » - Maria Semerjian

Récit – Ultra-Trail | Tor des Géants 2015 par Maria Semerjian

Lorsqu’on est une habituée des podiums sur ultra-trail, comme Maria Sermerjian, on a forcément envie de tenter la même chose sur plus gros, comme le Tor des Géants. Pari réussi, au prix de quelques passages un peu compliqués à gérer !

En ce 24 février 2015, à l’annonce de mon tirage au sort pour participer au Tor des Géants, j’étais à la fois aussi excitée que terrorisée ! Ouf ! Comment venir à bout de ce parcours géant (330 km et 24 000 m D+ pour faire le tour du Val d’Aoste, en Italie, au départ de Courmayeur, avec des passages à plus de 3000 m d’altitude) ? Un ultra, je vois bien, j’en ai terminé 6, mais un double ultra ? Alors là, j’étais beaucoup moins sereine…  Je me suis préparée, j’ai enchaîné les kilomètres horizontaux et verticaux, j’ai emmagasiné de précieuses heures de sommeil et la course s’est passée superbement bien malgré des conditions pas toujours clémentes !

 

Départ pluvieux, départ… ?

Dimanche 13 septembre à 10 h, départ sous la pluie, grosse veste goretex et sac poubelle, pas question de me faire avoir comme sur l’Euskal ! Ça part classiquement comme pour un ultra, on joue des coudes, on essaie de se placer, on part bien trop vite ! Pour échauffement le col de l'Arp : 1500 m de dénivelé positif d’entrée de jeu !
Je double quelques féminines, en particulier une Néo-Zélandaise qui me redouble aussi sec dans la montée vers le refuge Deffeyes (km 25 environ) : ok vas-y ! Je lui laisse faire le boulot, je me mets dans ses traces et elle explose avant le sommet…
Puis doucement le peloton s'étire, et on commence à échanger quelques mots : « c’est ta première fois sur le TOR ? » C’est la question la plus récurrente !
J’arrive pile poil dans mon timing à la première base de vie de Valgrisenche (km 48) : je suis hyper speed, pas calée avec mon staff familial, je repars sans mes bâtons, bref va falloir se calmer !

 

Nuit 1 assez cauchemardesque 

20 h : je décolle vers le chalet de l'épée (km 57 environ). Il doit y avoir un taux d’humidité de 100 % ! Mais le crachin me passe dessus sans émousser ni ma grosse veste goretex ni mon moral ! J’avance bien en compagnie d’un touriste italien. La situation va se dégrader un peu plus tard dans la nuit et au passage du col de l’Entrelor (3000 m d’altitude, km 70) vers 3 h du matin sous des bourrasques glacées de neige épaisse ! Ou comment « prendre la misère » ! Juste derrière le col, il y a une sorte de « capsule » de secours, un Algéco de fortune avec deux pauvres bénévoles à l’intérieur… Je réussis à enfiler une couche supplémentaire, ouvrir des chaufferettes et me motiver pour repartir descendre dans la tourmente ! Heureusement à l’arrivée à Eaux Rousses (km 79), la course est neutralisée pour le reste de la nuit. On a le temps de se sécher un peu et de repartir à 7 h du matin à l’assaut du col le plus haut de la course, le Loson à 3300 m (km 90 environ). Ciel bleu, sommet enneigé, c’est rude mais superbe !

 

Ver les 100 bornes de course

Après la nuit glaciale, on descend vers des conditions plus clémentes, et la journée de lundi passée entre les bases de vie de Cogne (km 102) et Donnas (km148) est plutôt agréable. J’ai même trop chaud en 3/4 mais tant pis je préfère assurer ! Les cols s’enchaînent bien, je m’alimente très régulièrement. Je commence à avoir mal aux cuisses mais rien que de très normal au bout de 100 km de course ! Comme prévu, les 30 km de descente vers Donnas sont interminables, les rochers sont hyper glissants, je suis obligée de pas mal contrôler avec les bâtons, je me crispe un peu… L’Italienne Marina Plavan me double comme un avion, pas de souci, on se reverra bien des fois !
À Donnas, je me douche, je mange et je dors un peu : 45 mn au chrono ! Je repars en compagnie d’un petit groupe sympa de concurrents, on discute, on s’encourage… La montée très longue vers le refuge de Coda (quasiment 2000 m de dénivelé positif d’une traite, km 165)) se passe bien, je suis devant Marina. Le petit jour se lève, très gris mais sans pluie ! Je range la frontale et une troisième journée s’annonce.


 
Grillades et pollenta

Je fais route avec Steve et Félix, un personnage très haut en couleurs, qui fait le TOR en relais au profit du Lions club ! Il parle fort, il connaît tout ! Encore quelques heures très agréables ! Le parcours est très technique, des cols très raides qui s’enchaînent avec des descentes de même acabit. Et soudain, au milieu de nulle part une odeur de barbecue nous réveille ! Wouah ! Un super bivouac est installé juste avant la longue descente sur Niel (km 186) : grillades et polenta au programme ! Là je me gave un peu trop… La digestion plus l’envie de sieste qui me gagne fortement me contraignent à me détacher du groupe, Marina reprend la main. Je me pose 10 mn à Niel, histoire de me remettre dans le droit chemin…
 Encore un col (le Lasoney, km 190) et une large descente facile derrière sur Gressoney (km 200), je double l’Italienne Poretti en assez grande difficulté, le podium se dessine ! Voilà, il recommence à pleuvoir ! Dommage… 
Sur la base de vie de Gressoney, je me pose 20 mn ; j’y crois toujours à mon système de micro sieste ! Et je repars pour la troisième nuit… Steve m’attend, c’est sympa, je monte un peu trop lentement à mon goût mais je laisse passer le coup de moins bien. Derrière le col, je suis contrainte de laisser mon compagnon un peu séché par des douleurs aux genoux, il faut que je descende : Jess Baker, l’Australienne, remonte pas mal paraît-il !
À Crest (km 216), superbe ravito, je retrouve encore une fois Marina, elle a mal aux pieds, et je vais en profiter pour prendre de l’avance. Je ne m’arrête pas dormir dans la vallée, je tire encore un peu pour arriver au refuge du Grand Tourmalin (km 226 environ) vers 2 h du matin. Je m’accorde 30 mn dans le dortoir. La reprise est assez dure : nuit, pluie, brouillard, très peu de balises… J’avance à tâtons, c’est pas génial !
Mais j’arrive vers 6 h 30 à la base-vie de Valtournenche (km 236), ma maman et son compagnon sont toujours fidèles au poste ! Ils dorment peu eux aussi et assurent toujours leur rôle ingrat d’assistant.

Mais qui sont ces gens ?

Quatrième matin : je ne suis plus seule sur le chemin ! Une multitude d’hallucinations va m’accompagner toute la journée ! Je m’accommode progressivement de ces personnages surgis sur le bord des sentiers à la place des rochers. C’est une sensation très très « space » mais je m’y attendais un peu… Par contre mon calcul de très peu dormir n’est peut-être pas la meilleure solution, je commence à piocher, et Marina me redouble bien vite. Mais je m’accroche, je n’ai mal nulle part, je suis juste lasse. Toute la journée je vais continuer, malheureusement assez seule, mon bonhomme de chemin, mon petit i-pod va bien m’aider.
Par contre, mon lien avec le monde réel, mon téléphone, est à plat ! D’une part je ne reçois plus les multiples textos d’encouragement qui m’aident bien à avancer, et d’autre part mon entourage s’inquiète fortement. D’autant plus que le site live du TOR a des bugs et me signale arrêtée depuis bien trop longtemps… La situation s'est débloquée lorsque j'ai croisé mon amie japonaise venue à ma rencontre avant Oyace (km 270) ! Elle m’a prêté son téléphone et ô miracle je me suis souvenu du numéro de Christophe. À partir de là il a fait le relais, les textos et coups de fil ont tourné en boucle, j'avais à nouveau repris consistance aux yeux de mes proches !
Mais dans l’excitation de ces retrouvailles sur le chemin et au téléphone, je rate un virage, et je descends bien trop bas avant Oyace… Là je commence à m’énerver, je perds une bonne demi-heure à retrouver le ravito… Et derrière, Jess fait l’effort et revient ! Bon on repart, je croise des commissaires de course qui m’annoncent que la course sera neutralisée à Ollomont (km 283) ! En fait c’est un vrai soulagement, je vais juste pouvoir dormir sans vergogne ! Mais il faut y arriver à cette dernière base-vie… Et là, la nuit tombe, le brouillard aussi, le balisage est inexistant, je suis seule et très confuse… Je perds mes repères, je ne sais plus si je monte ou si je descends, c’est un peu l’angoisse, je téléphone à mon compagnon mais comment pourrait-il m’aider ?
Très vite, un petit groupe de trois concurrents dont Jess me rattrape : ouf ! Je me colle à eux, tant pis pour le classement ! On finit ensemble la montée au col Brison (km 278). Je me réveille un peu et je me dis que la course n’est pas encore neutralisée, il faut que je me bouge dans la descente ! Alors je prends les devants, et fais l’effort de ne rien lâcher sur les cailloux glissants. J’ai l’impression que mon altimètre ne bouge pas d’un iota ! J’ai la plante des pieds en feu, c’est long, heureusement, un jeune coureur de l’organisation reste à mes côtés car il n’a pas de frontale. Je me force à maintenir la conversation pour rester lucide…
Enfin, les lumières d’Ollomont (km 283)! Il est 0 h 40. Maman et Alain sont soulagés de me voir débouler dans la base-vie. Je pointe 8 mn avant Jess, ouf ! Là je prends le temps d’une bonne douche, d’un massage, je m’effondre sur un sommier défoncé, mais qu’importe je sombre jusqu’à 6 h du matin !

Des lendemains qui chantent…

Au petit matin, tout le monde commence à bouger.  On est une petite quinzaine de coureurs à discuter tranquillement au petit déj, j’ai préparé toutes mes affaires pour repartir. Mais les infos n’arrivent pas… Je suis calme, reposée… Et puis voilà, la nouvelle tombe : course arrêtée, c’est fini, vous pouvez rentrer chez vous ! Bien sûr, tout le monde est un peu abattu… On n’était pas loin du but ultime ! Mais la nouvelle est bien moins violente qu’un certain été 2010, où l’UTMB avait été stoppé juste 30 km après le départ… Là j’ai l’impression d’avoir fait mon TOR, il en reste un peu certes, mais je me sentais tout à fait capable de finir sans trop de problème. Le classement à ce moment de la course est juste, je ne suis pas déçue à ce niveau là…
Voilà, on range les sacs, je me recouche un peu, je me laisse prendre en charge par mon team, on rentre sur Courmayeur… Le lendemain en fin d’après-midi, le passage symbolique de la ligne d’arrivée est sympa mais a peu de saveurs. Mais je profite pleinement de ce nouveau podium international ! Quatrième féminine, 1ère V1, 32e au général… contrat rempli pour moi !

• Photos : Akunamatata pour Ultra Mag


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